Être adopté.e : une voix / voie passive ?

Publié le par Kim Gun

Le 3 octobre dernier, l'association lilloise «Atelier d'histoire critique » m'a invitée à participer à une présentation publique intitulée « La parole aux adopté.es : expression et organisation des adopté.es en France depuis les années 1980 ».
Le titre fait référence à la thèse d'Hélène Laffitte-Reynaert qui est diplômée de l'EHESS, docteure en Histoire et qui est donc venue présenter les conclusions de ses travaux de recherche.

À l'occasion de cette présentation, j'ai souhaité mener une réflexion sur ce que signifiait « être adopté.e ». L'analyse universitaire d'Hélène et le point de vue militant de ma réflexion (car il contenait un aspect davantage « prescriptif » sur le devenir de l'adoption internationale), se sont avérés complémentaires. Ainsi, les problématiques que nous avons abordées se répondaient. Pour celleux intéressé.es, la conférence est écoutable en replay sur la chaîne youtube de l' association "Atelier d'histoire critique".

J'ai décidé de retranscrire (plus ou moins fidèlement car il y a des ajouts) à l'écrit le contenu de ma présentation qui avait pour but de questionner la narration - que je qualifierais de « dominante » - sur l'adoption internationale.


 

Préambule

Avant de commencer, il me semble important de me présenter. Je suis adopté.e de Corée du Sud. J'ai eu la chance de retourner vivre un an et demi dans mon pays d'origine pour essayer de renouer avec mes racines que ce soit au niveau de la langue (que j'ai apprise sur place) ou de la culture. J'ai pu y rencontrer de nombreux.euses adopté.es revenu.es comme moi dans le but d'essayer de retrouver ou de « reprendre » ce dont iels avaient été amputé.es. Nous étions en recherche d'une partie de nous-mêmes oubliée ou arrachée par la séparation qu'engendre l'adoption ; une séparation aussi bien géographique que physique et/ou affective.
Ce séjour en Corée du Sud m'a poussée à rompre avec une narration constituée de clichés, de mythes sur la nature et les buts de l'adoption internationale. Mes rencontres avec des adopté.es d'origine américaine ou scandinave (danois.es, suédois.es) qui avaient réfléchi sur la question de l'adoption en la problématisant (mobilisant notamment des concepts issus des cultural studies et de la critique décoloniale) m'ont permis d'envisager de manière plus critique et systémique l'adoption transnationale.

En tant qu'adoptée sud-coréenne, fruit du système de l'adoption internationale,  je ne me sens ni légitime ni experte pour évoquer l'adoption nationale. Mon discours sera donc situé (à la première personne) et je n'aborderai que la dimension internationale -et bien souvent transraciale- de l'adoption.



De la confiscation de nos histoires et de nos vécus

Depuis quelques temps la formulation « être adopté.e » m'intrigue et m'interroge. Mes réflexes de prof de lettres m'ont amenée à aborder la formulation d'un point de vue grammatical. En français, les verbes peuvent être employés à la voix active et/ou à la voix passive. Le verbe « adopter » employé à la voix active signifie « prendre, choisir ». C'est d'ailleurs dans ce sens qu'il est souvent utilisé dans des slogans publicitaires du type « adoptez un nouveau look », « adoptez ce nouveau maquillage ». Il exprime donc une certaine agentivité, un certain pouvoir d'agir. Tandis qu'à la voix passive, « être adopté.e » sous-entend « être adopté.e PAR... ». Cette préposition « par » introduit ce que l'on appelle le complément d'agent, à savoir celui / celle qui agit, accomplit l'action.

Cette analyse grammaticale me semble tout sauf anodine. Cette voix passive révèle selon moi des réalités qui impactent nos identités d'adopté.es tout au long de notre vie, et qui renvoient pour l'essentiel à un manque d'agentivité sur nos histoires et sur ce que l'on dit de nous.

Avant d'aborder plus en détail les arborescences qui découlent de cette réflexion grammaticale, il me semble important d'expliquer l'emploi des homophones « voix » et « voie » dans le titre de cet article. Ces homophones sont intéressants car complémentaires pour comprendre nos récits d'adopté.es. Nous, adopté.es, sommes des voix passives car, la plupart du temps, nous sommes parlé.es à la 3e personne du singulier. Durant notre enfance, cela pourrait sembler normal. Mais pas à l'âge adulte. Il y a là un mécanisme de silenciation évident. Que l'on se rappelle cette simple formule : « parler pour » quelqu'un.e c'est « parler à la place de » ce quelqu'un.e. Cette confiscation de notre parole (parfois opérée sous des apparences de bienveillance), nous maintient dans les sillons d'une « voie passive », d'un chemin de vie où nous manquons d'agentivité et de pouvoir d'action.



Les adopté.es ne sont pas les « sujets » de l'action

Il existe une narration « dominante » sur l'adoption internationale, qui, à l'échelle de nos existences, semble intemporelle et donc presque « naturelle ». Je vais tenter ici de caractériser certains de ses éléments qui me semblent les plus caractéristiques, et de les articuler ensemble :

1- L'infantilisation 
Les adopté.es sont toujours considéré.es comme des enfants.
Généralement la première image qui nous vient quand nous pensons à un.e adopté.e est celle d'un enfant. Cela demande un certain effort pour dépasser cette première image qui s'apparente à un réflexe, un automatisme de pensée. Ce réflexe qui occulte les adopté.es adultes provient d'une narration dominante qui n'envisage les adopté.es que comme des enfants.

2- Nous sommes des "objets parlés"

De cette infantilisation systématique découle le fait que nous soyons des « objets parlés » et non pas des « sujets parlants ». Nous sommes souvent des objets d'étude évoqués à la 3e personne dans la bouche d'expert.es que ce soit dans le milieu médical, soignant, dans le domaine de la psychologie, ou encore celui de la recherche universitaire. Ce qui est souvent nié, c'est notre légitimité, et parfois même notre capacité à parler. Bien que nous ayons acquis ce que j'appellerai une certaine « expertise de terrain » liée à notre vécu particulier d'adopté.es, les domaines relevant de la prise de décision et de l'analyse concernant l'adoption nous excluent encore systématiquement. Il est temps que notre expertise soit enfin prise en compte.

3- Le mythe de l'orphelin à secourir
J'ai longtemps adhéré à la mythologie de l'adoption internationale. Deux mythes selon moi renforcent l'idée selon laquelle nous sommes passif.ves mais également des « objets » qui servent ou sont instrumentalisés par cette mythologie.
Le mythe selon lequel adopter c'est « sauver un orphelin » ne résiste pas à une analyse même superficielle des chiffres. Il est important de comprendre que 80% des enfants placés en institutions dans le monde ne sont pas
réellement orphelins (selon une étude menée par l'ONG Lumos). Ces enfants ont encore pour la plupart un parent proche vivant.

Lorsque le mythe se retourne, il devient cauchemar : non seulement il n'y a pas assez d'orphelins dans le monde pour contenter l'esprit de « sauveur » des familles occidentales, mais ces mêmes demandes contribuent à alimenter un marché extraverti. Pour le dire autrement : à l'échelle internationale, la demande des familles en attente d'adoption est plus forte que le nombre d'enfants adoptables, ce qui a pour conséquence de créer, à différents points du globe, des « orphelins de papier », à savoir de faux orphelins qui le deviendront administrativement pour satisfaire la demande. Cette  demande des familles occidentales en enfants « adoptables » alimente en partie les séparations forcées et les trafics de la pire espèce.


4- Un autre mythe : l'adoption comme acte antiraciste
En France, la mythologie du métissage comme quintessence d'une société antiraciste et post-raciale déteint sur les expériences de vie des adopté.es racisé.es au sein de leur famille. La personne adoptée racisée sert parfois de bouclier antiraciste, ou bien de gage du progressisme et de l'ouverture d'esprit de la famille dans laquelle elle arrive. Notre seule présence physique devient alors un talisman protégeant nos familles du racisme.
Pour pousser plus loin cette comparaison avec le métissage (entre une personne blanche et une personne non blanche), les enfants adopté.es peuvent au même titre que les enfants métis être fétichisé.es. Iels peuvent être ainsi mis en avant comme des objets de fierté faisant par là-même office de preuve antiraciste. Iels peuvent aussi être des objets sur lesquels on projette des traits de caractère en lien avec une culture ou des gênes supposés (ex : "s'iel se comporte ainsi, c'est parce qu'iel est asiatique/ africain/ latino-américain.."). Ou bien encore des objets dont la beauté mise en avant n'est pas celle d'un individu à part entière mais plutôt celle d'un.e ambassadeur.rice d'une communauté raciale et /ou culturelle fantasmée.


À rebours de cette croyance dans le métissage comme valeur positive du vivre-ensemble, il y a nos expériences de vie qui sont toute autres : nous ne sommes pas à l'abri de racisme (propos, attitudes, actes) que ce soit à l'extérieur ou même à l'intérieur de notre famille (proche ou éloignée).
Le problème c'est que contrairement à des personnes non blanches qui ne sont pas adopté.es, nous n'avons pas de famille ou de communauté de référence à laquelle nous confier et où nos témoignages de racisme pourraient être entendus et compris.
Souvent les familles blanches qui adoptent (comme la plupart les familles blanches de ce pays) affirment ne pas voir la race sociale de leurs enfants (le terme de « colorblindness» rend d'ailleurs compte de cette attitude). Pensant bien faire, les familles s'échinent à éduquer leurs enfants adopté.es dans l'illusion de la blanchité ou, en tous cas, en refusant de penser (ou en ne sachant pas comment le faire) les conséquences liées à la non-blanchité de leurs enfants. N'étant pas elleux-mêmes affecté.es par le racisme, iels ne comprennent souvent pas ce que vivent leurs enfants adopté.es et ne savent pas comment leur venir en aide quand une insulte, une remarque ou une agression raciste survient. Il serait intéressant à ce niveau-là qu'il y ait une réelle éducation au racisme qui soit proposée aux parents adoptifs de manière à ce que nous, adopté.es transraciaux.ales, ne soyons pas systématiquement démuni.es face aux expériences de racisme qui jalonnent notre existence.


5- Les adopté.es seraient des « pages blanches »
Quand iels arrivent dans leur famille adoptive, les enfants adopté.es sont considéré.es comme vierges de tout passé. Les adopté.es nouvellement arrivé.es sont perçu.es comme une page blanche sur laquelle il serait possible de réécrire une nouvelle histoire et surtout, un nouveau commencement. Souvent les adopté.es sont renommé.es, rebaptisé.es avec des prénoms français. On leur demande d'oublier leur langue, leur culture, leurs souvenirs. Historiquement, l'assimilation est un procédé colonial mis en place dans les colonies de peuplement comme les Etats-Unis, le Canada ou encore l'Australie pour ne citer qu'elles. Par exemple, aux Etats-Unis, les enfants autochtones étaient séparé.es de leur famille biologique pour être placé.es soit en institution soit dans des familles adoptives blanches et chrétiennes où iels devaient renoncer à leur identité culturelle. Si je pioche ici à dessein dans l'imagerie coloniale, c'est pour souligner la violence de ce processus d'assimilation que les adopté.es subissent de manière systématique.

En écho à cette illusion de la page blanche, je souhaiterais proposer une autre image : celle du palimpseste. Au Moyen Âge, un palimpseste était un parchemin dont on effaçait la première écriture pour pouvoir par-dessus écrire un nouveau texte. Il me semble que c'est ce que la vision occidentale et dominante de l'adoption (qui s'est imposée au niveau mondial) tente de faire de nos histoires d'origine : en gommer les prémices, parfois même avec un tel acharnement que cela froisse la page.


6- L'adoption est synonyme de séparation, d'acculturation et d'assimilation
L'adoption est une migration forcée. Ainsi, contrairement aux personnes immigrées, nous n'avons, à aucun moment, fait le choix de nous tourner vers l'Occident. C'est l'Occident qui nous a mis le grappin dessus. J'utilise souvent le terme de « déportation » car il s'agit du mot que j'employais en anglais lorsque je discutais avec d'autres adopté.es en Corée du Sud et qui correspond selon moi le mieux à cette idée de déplacement non consenti à une échelle massive. J'ai conscience toutefois que ce terme est très connoté en France en raison des atrocités historiques liées à la 2nde guerre mondiale et des génocides sur lesquels elles ont débouché. Pour autant, les mots sont importants. Et ce terme me semble pertinent pour nommer le processus de migration forcée, à sens unique et asymétrique, des flux des adoptions internationales. Les adoptions ne se font que dans un sens : des pays sources qui sont soit des pays du Sud global soit des pays d'Europe de l'Est (considérés comme moins puissants économiquement que les pays d'Europe de l'Ouest) vers des pays récepteurs et bénéficiaires de ces flux qui s'avèrent être tous des pays occidentaux du Nord (Europe de l'Ouest, pays scandinaves, Etats-Unis, Canada, Australie).



L'adoption internationale : un système au service de quel(s) but(s) ?

Les points abordés précédemment mettent en évidence un système dans lequel les adopté.es sont des objets. J'attire l'attention sur la nécessité de décentrer son regard, de changer de perspective pour comprendre comment fonctionne ce système. Je souhaiterai éviter une vision moralisante exprimée à travers des formules comme « c'est bien ou c'est mal d'adopter ». Ou bien « j'ai eu une adoption réussie... » ou « la mienne s'est mal passée... ». Je ne remets pas en cause les ressentis et les vécus de chacun.e. Ce n'est pas le but de mon propos. Je pense qu'il faut essayer de sortir de cette boucle discursive qui tourne court. D'où la nécessité de changer de perspective.

J'ai voulu vérifier l'un des sens du mot « système » et voici ce que j'ai trouvé sur internet: « ensemble de pratiques organisées en fonction d'un but ». Je trouve cette définition intéressante pour appréhender le système de l'adoption internationale et ses contradictions. Si l'on s'en tient aux textes officiels, on pourrait a priori penser que le système de l'adoption internationale a comme but premier d'être « dans l'intérêt supérieur de l'enfant » ou « en dernier recours » comme le proclame le texte de la Convention de la Haye qui est l'architecture juridique qui pilote depuis 1993 les adoptions au niveau international. Ce but je le nommerai « officiel » ou « idéal ». Car les pratiques viennent contredire les principes énoncés par les institutions. Une analyse matérialiste des mécanismes et des pratiques de l'adoption internationale nous amène à entrevoir un autre but, moins avouable, que je désignerai comme « réel » (par opposition à « idéal »).

À titre d'exemple, il me semble important de comprendre qu'une adoption n'est pas nécessairement ou exclusivement le résultat d'un abandon, mais qu'il est, à l'inverse, toujours synonyme de séparation. Là où le terme « abandon » a tendance à rejeter la faute uniquement sur les parents biologiques (et leur disparition pure et simple), en confortant ainsi la narration dominante qui rassérène les familles adoptantes, le terme de « séparation » permet de remettre en perspective le processus qui nous a séparé.es de notre famille biologique mais aussi de notre pays et de notre culture d'origine. Ce terme de séparation nous engage à considérer non seulement le point de départ (famille biologique, pays de naissance), mais aussi la pluralité des acteurs impliqués dans ce processus de déracinement (familles adoptives, institutions), ainsi que leurs intérêts respectifs (comme les enjeux pécuniaires liés à l'adoption internationale). Enfin, privilégier le terme de « séparation » à celui d' « abandon » nous force à restituer les contextes multiscalaires qui servent de cadre à notre adoption : les conditions matérielles et sociales d'existence de nos familles biologiques, leur dépréciation symbolique (« votre enfant aura un meilleur avenir en Occident ») ou encore la pression (directe ou indirecte) exercée sur elles pour qu'elles renoncent à leur parentalité (systèmes de rabatteurs, mensonges des institutions dans les pays sources, etc.), sans oublier des éléments de contexte d'ordre purement géopolitique (décision des Etats de fermer ou non les vannes de l'adoption internationale pour contenter leurs alliés occidentaux), etc.

Si vous souhaitez pousser plus en avant l'analyse de l'adoption internationale d'un point de vue systémique et décolonial, je vous invite à aller voir le tableau que j'ai créé et qui compare et met en perspective ces deux points de vue sur l'adoption internationale : le point de vue « idéaliste » et le point de vue « matérialiste » (blog voix débridée).



Vers une politique de la réparation

Si on pense l'adoption internationale en terme de système qui non seulement repose sur des asymétries, des inégalités (ex : Nord/ Sud global) mais qui renouvelle aussi ces inégalités et ces injustices, il me semble important de se poser la question de la réparation pour celleux qui n'ont aucune agentivité au sein de ce système. Sans oublier celleux d'entre nous qui sont victimes d'abus purs et simples comme dans les cas de trafics qui émaillent de temps à autres l'actualité médiatique. Comment « réparer », au sens propre comme au figuré, les blessures, les plaies, les injustices commises par ce système de séparation ?

Je pense que la question des réparations (symboliques, juridiques) devrait être sérieusement prise en compte dans la sphère publique, institutionnelle et politique. Une proposition de réparation serait par exemple d'aider financièrement les adopté.es qui souhaitent retourner dans leur pays de naissance et/ou (ré)apprendre leur langue d'origine. Une autre proposition serait de les aider dans leur quête d'informations concernant leur histoire personnelle.

Je pense également à la santé mentale des adopté.es. Une étude américaine datant de 2013, réalisée sur des milliers d'adolescent.es a montré que les adopté.es commettaient 4 fois plus de tentatives de suicide que les non adopté.es. En France, nous manquons cruellement de données à ce niveau-là. Or, la mise en place d'un suivi et d'un accompagnement psychologique de qualité pour les personnes adoptées qui le souhaitent me semble plus que nécessaire. Cela implique aussi qu'il y ait une formation spécifique pour les soignant.es sur les problématiques identitaires liées à l'adoption. Là aussi les adopté.es auraient une expertise à fournir pour aider le personnel soignant et médical à mieux déceler leurs besoins. Entre autres éléments, cette expertise devrait à mon sens s'atteler à s'émanciper du carcan de l'aveuglement à la race sociale (=colorblindness) qui empêche nos paroles de se libérer sur la question du racisme. La sensibilisation, voire l'accompagnement, des familles adoptantes sur ces problématiques me paraît également nécessaire.



Etre adopté.e = une identité

Des formulations comme « j'ai été adopté.e à l'âge de... » laissent entendre que l'adoption ne serait qu'un moment de notre existence, un instant T qui correspond à celui de notre arrivée dans nos familles adoptives. Or « être adopté.e » dépasse largement ce simple moment et a des incidences toute notre vie durant. « Etre adopté.e » est donc constitutif d'une identité à part entière.

1- Une identité individuelle
En tant qu'adopté.e nous devons faire face toute notre vie à des problématiques spécifiques :
- La méconnaissance de nos antécédents médicaux, pour la majorité d'entre nous n'ayant pas d'informations sur nos familles biologiques. Qui parmi nous n'a pas ressenti un jour ce moment de gêne face à un médecin que l'on consulte pour la première fois et qui nous interroge sur nos antécédents médicaux ? Etant dans l'incapacité de répondre à cette question, nous nous sentons alors obligé.es de répondre par des phrases comme « désolé.e, je suis adopté.e », comme si précisément nous avions à nous excuser d'être adopté.es.
- l'absence de « miroir biologique » dans notre entourage. Cette expression renvoie à la possibilité de reconnaître des traits familiers sur le visage de nos proches. Les adopté.es qui n'ont pas retrouvé leur famille biologique n'ont pas ce confort psychologique qui consiste à retrouver une partie physique d'eux-mêmes sur le visage de leurs proches. Ce confort, que je nommerai « privilège », de celleux qui, de façon « normale » et anecdotique, peuvent se dire ou entendre dire « j'ai/ tu as les yeux de ma/ ta mère », « j'ai/ tu as le nez de mon/ton père »...
- nos histoires personnelles impliquent une parentalité multiple qui rentre en contradiction avec la norme des deux parents et la loyauté que nous ressentons envers nos parents adoptifs.
- l'obligation de s'imaginer un début de vie fictif. Les adopté.es qui n'ont aucune information sur leur famille biologique ou sur leur moment de vie passé dans leur pays d'origine s'imaginent un récit, un passé qu'ils essaient de recomposer à leur manière. Le pouvoir de l'imaginaire est souvent très fort chez les adopté.es, non pas par loisir mais par nécessité. La nécessité de trouver une explication, du sens à notre adoption. Souvent cet imaginaire se nourrit des mythes véhiculés par la narration dominante. Par exemple, lorsque j'étais petite, je m'imaginais régulièrement avoir une vie misérable en Corée du Sud si je n'avais pas été «sauvée » par mes parents adoptifs. Cette vision misérabiliste (mais aussi coloniale) projetée sur les adopté.es est encore tenace aujourd'hui et fait porter sur nos épaules le poids d'une redevabilité. Elle alimente aussi des insultes ou des moqueries à l'égard des adopté.es (« tu as été retrouvé dans une poubelle »).

2- Une identité collective
Durant mon séjour en Corée du Sud, je me suis rendue compte qu'à travers ces problématiques auxquelles nous devions faire face toute notre vie, nous, adopté.es, avions une sorte de « terreau » commun.
J'ai plusieurs fois ressenti un sentiment de compréhension mutuelle en rencontrant d'autres adopté.es, y compris lorsqu'il s'agissait d'une première rencontre. Lorsque nous nous mettions à échanger, nos expériences individuelles se faisaient écho. Nous ressentions une facilité à communiquer, à partager, à évoquer nos vécus personnels voire parfois intimes. Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis reconnue dans les histoires d'adelphes (issu.es d'une même "mère", d'une même matrice) adopté.es. J'avais enfin l'impression d'avoir trouvé ma communauté. Et cela m'a procuré un bien réparateur. Je ne me sentais plus seule. J'étais aussi écoutée et comprise.
Les adopté.es sont pour moi des alter-ego, autres et mêmes à la fois. C'est une force dont il faut se saisir pour construire une identité collective et politique. Ici je n'emploie pas le terme politique au sens politicien du terme mais dans une perspective de questionnement voire de renversement des rapports de force et des mécanismes en jeu, qui sont largement en notre défaveur. Faire de la politique, cela commence tout simplement par faire entendre notre voix.

Ce n'est que collectivement que nous parviendrons à déstabiliser une narration dominante qui nous infantilise et qui sert un système source d'injustices. C'est en étant acteur.rices, à la fois individuel.les et collectif.ves, que nous pourrons sortir d'une voix/voie passive et conquérir une voix active.
Et je suis plutôt optimiste quand je vois notamment sur les réseaux sociaux fleurir les témoignages, les prises de paroles, les analyses d'adopté.es. Il y a également le film d'Amandine Gay (elle-même adoptée) qui sortira en salle au cours du premier semestre 2021. Ce film, « Une histoire à soi », qui montre le parcours et le récit de vie à la première personne de 5 adopté.es au niveau international (dont j'ai la chance de faire partie) sera l'occasion de questionner et mener une réflexion sur le système de l'adoption internationale et ses prolongements par nos existences, ainsi que sur ses incidences sur la construction identitaire des adopté.es.

Publié dans Articles, adoption

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