L'expropriation culturelle

Publié le par Kim Gun

Remarques préalables : 

- je préfère employer le terme d'expropriation plutôt que d'appropriation pour mettre en évidence le processus de dépossession.


- j’ai essayé de dégager 3 points qui me semblent importants pour délimiter les contours de l’expropriation culturelle. Il s'agit également de mécanismes qui s’entrecroisent et interagissent dans le processus d’expropriation-appropriation culturelle.

 

1- L'expropriation culturelle est un acte colonial.

Historiquement les colons ont dépossédé pour reposséder des terres. Iels ont dépossédé des corps pour se les approprier (pour les exploiter par exemple dans le cadre de la Traite esclavagiste, ou pour les assimiler et les "civiliser" dans le cas des adoptions d'enfants indigènes et racisé·es). Il s'agit d'un acte de prédation (des ressources, des terres, des corps, des cultures, etc). L'expropriation culturelle s'inscrit dans cette même séquence coloniale où les Occidentaux·ales exproprient d'une main pour s'approprier de l'autre à leur manière en ne prenant que ce qu'iels considèrent comme légitimes, valables, utiles ou "cool" à leurs yeux. L'expropriation culturelle s'applique dans un domaine matériel et symbolique qui n'en reste pas moins violent d'autant plus lorsqu'elle sert des politiques génocidaires et épistémicides1 comme ce fut le cas sur le continent américain à l'égard des communautés autochtones2.


2- L'expropriation culturelle est un acte raciste.

"L'appropriation culturelle est une action pratiquée par des groupes dominants et leurs individus. Elle consiste à s'approprier les éléments d'une culture minoritaire ou infériorisée, et à les utiliser sans les références dues, sans permission, en éliminant ou en modifiant ses signifiances et en taisant l'oppression systématique fréquemment imposée par ce même groupe dominant. Elle fait partie d'une structure qui a comme base le consumérisme et les besoins et significations symboliques qu'il crée, et trouve dans le racisme une de ses principales composantes."
Cette citation extraite du livre L'appropriation culturelle de Rodney William (éd. Anacaona, 2020, p50) nous rappelle que l'expropriation culturelle s'inscrit dans un cadre plus large où se jouent des rapports de domination entre les cultures des groupes dominants et les cultures des groupes dominés

La dimension raciste fait surface d'un part parce qu'il existe des cultures infériorisées dont les communautés sont minorisées, et d'autre part parce que ces mêmes cultures sont considérées comme illégitimes quand elles sont identifiées à leur groupe d'appartenance. Elles gagnent en légitimité lorsqu'elles sont accaparées, transformées et commercialisées par des Occidentaux·ales blanc·hes. C'est pourquoi l'argumentaire qui consiste à dire que "tout se vaut", qu'il s'agit de transfert culturel ou d'un simple emprunt est faux. Retomber dans un relativisme qui euphémise l'asymétrie, c'est retomber dans une interprétation interindividuelle qui ne prend pas en compte les rapports de domination qui nous traversent, et structurent nos relations, nos représentations ainsi que notre rapport aux cultures infériorisées. Ainsi m'a-t-on donné un jour l'exemple d'un homme noir qui donne des cours payants de danse auvergnate. A ce que je sache, les Auvergnat·es ne font pas partie d'un groupe culturel dominé. Iels ne subissent pas de discriminations systémiques en raison de leur appartenance culturelle auvergnate. Il s'agit là plus d'un exemple anecdotique qui ne fait en aucun cas système contrairement à l'expropriation culturelle qui est un phénomène social. Est-ce si courant de voir des profs noir·es de danse auvergnate? Non. Par contre, c'est très fréquent de voir des profs blanc·hes de yoga.... Ce qui est systématique finit par faire système. Un même schéma se répète : une personne blanche ( appartenant à un groupe culturel dominant ) qui affiche, performe, travestit, commercialise un trait ou une pratique culturelle d'un groupe dominé, infériorisé, discriminé, minorité et dont les membres sont souvent illégitimes à exprimer leur culture par elleux-mêmes et selon leurs propres modalités.



3-
L'expropriation culturelle est un acte marchand et capitaliste.

L'expropriation culturelle confère des bénéfices symboliques et/ou financiers aux individus des groupes dominants qui exproprient. On pourrait dire qu'il existe des degrés dans le processus d'expropriation-appropriation. Ainsi le fait de retirer des avantages financiers me semble être le le degré le plus élevé. Imaginez-vous un·e voleur·se qui vole. un·e plus démuni·e qu'ellui et retire des bénéfices financiers de ce qu'iel a volé sans créditer celleux qu'iel a volé·es. C'est un peu ce qui se passe avec l'expropriation culturelle car les communautés dont la culture été pillée sont souvent maintenues dans des conditions matérielles d'existence précaires. C'est tellement rageant de voir que les cultures subalternes continuent d'être dévalorisées et illégitimes quand elles sont portées par ses membres, mais légitimées et valorisées quand elles sont réappropriées par des Occidentaux·ales blanc·hes.


La question des contours de sa définition se pose. Une personne blanche qui porte des dreadlocks fait-elle de l'expropriation? Une personne blanche qui joue du jazz fait-elle de l'expropriation? Une personne blanche qui fait du yoga fait-elle de l'expropriation? Il me semble important de faire la différence entre les consommateur·rices d'une culture subalterne et celleux qui détiennent les moyens de productions artistiques et culturelles. La responsabilité et l'agentivité ne sont pas équivalentes. Il existe des degrés de responsabilité dans la perpétuation des rapports de pouvoir dans le processus d'expropriation culturelle. Et celleux qui en retirent des avantages financiers et symboliques ont selon moi une plus grande part de responsabilité que les consommateur·rices. Pour autant, il arrive régulièrement qu'un·e consommateur·rice dépasse la simple pratique d'un élément culturel subalterne en fantasmant un lien privilégié avec cette culture et en tombant dans une forme de fétichisation et d'essentialisation, se mettant par exemple à redorer son intérieur ou à changer de style vestimentaire, de coiffure, etc. Je ne minimise donc pas les (micro-)agressions qu'un·e consommateur·rice peut opérer dans des interactions individuelles (à travers des comportements, des propos, une décoration d'intérieur, un style vestimentaire, etc) et qui se considère dans son bon droit parce que l'expropriation culturelle n'est pas vue socialement comme une problème raciste.


Pourquoi l'expropriation culturelle est-elle minimisée voire niée?
Pourquoi n'est-elle pas vue comme un acte colonial et raciste?


La dimension raciste et coloniale n'est pas toujours clairement perceptible. Tant que le racisme ne sera pas compris comme systémique et qu'une vision individualisante prédominera et empêchera de prendre en compte les rapports de race qui structurent nos relations sociales, l'expropriation culturelle continuera d'être niée ou minimisée.
Le racisme symbolique, comme dans le cas du racisme récréatif (humour raciste) est souvent difficile à percevoir car il ne donne pas à voir directement et de manière "spectaculaire" les rapports de domination qui sont en jeu. Il est souvent difficile de sortir de l'interindividuel pour comprendre les mécanismes qui nous dépassent et ont conditionné nos manières d'appréhender le monde, les autres individus et les autres cultures.
C'est pourquoi il me semble intéressant de mener des réflexions autour d'exemples concrets d'expropriation culturelle. Par exemple, dans le business du bien-être (yoga, reiki, méditation, etc) les cultures asiatiques sont un véritable "open bar" pour beaucoup d'Occidentaux·ales en mal d'identité. Iels ont besoin d'aller voler des pratiques ou des représentations culturelles et cultuelles d'un ailleurs orientalisé. Et surtout iels capitalisent dessus.
L'industrie du bien-être reproduit des clichés orientalistes et les fabrique comme des consommables utiles pour mieux supporter nos conditions matérielles d'existence et souvent pour être plus productif·ves. Un exemple probant est celui de la prolifération des statues ou portraits de Bouddha dont la marchandisation à grande échelle efface la dimension religieuse et culturelle pour en faire de simples objets de décoration. Ainsi les statues et portraits de Bouddha viennent apporter un peu de "sérénité" orientale dans les intérieurs occidentaux.

L'expropriation culturelle s'exerce beaucoup dans le domaine culinaire où la cuisine faite par des chef·fes racisé·es est souvent considérée comme figée, dans l'impossibilité de sortir du cadre de "l'authenticité" et de la "tradition" que le regard occidental leur impose. La possibilité d'innover ou de moderniser revient souvent aux chef·fes blanc·hes qui en retirent alors des avantages financiers mais aussi symboliques (iels sont "ouvert·es d'esprit", "citoyen·nes du monde"). Je citerai l'exemple d'un restaurant lillois qui s'autoproclame "tokyoïte" pour mettre en avant un certain standing et pour se démarquer des autres restaurants japonais, tout ça parce que le propriétaire (un homme blanc) a passé deux ans à Tokyo...Et bien évidemment son expérience éphémère de deux ans à Tokyo lui aura permis de "sublimer" la cuisine japonaise. 


Comment sortir de l'analyse individualisante qui culpabilise?

Il me semble important de savoir se situer (socialement, racialement, au niveau du genre, de l'âge, de la validité, etc) ET agir en conséquence. Il faut sortir des faux débats qui portent sur l'intention et qui individualisent la compréhension de phénomènes sociaux. Le but n'est pas de culpabiliser mais de responsabiliser. A une personne qui fait de l'expropriation culturelle et qui vous dit que son intention n'est pas de nuire, vous pouvez soit lui répondre que vous ne souhaitez pas rentrer dans une discussion interindividuelle autocentrée sur elle et son intention, soit lui dire qu'il existe une différence entre l'intention et la réception. Elle doit essayer de se décentrer mais aussi de comprendre quelle est sa position sociale et raciale, et en quoi ses impenses et ses biais racistes ont pu guider son action. Il faut aussi rappeler que vous énoncez des faits (pour cela c'est toujours bien d'avoir des chiffres, des données en tête) et non une simple opinion personnelle lorsque vous évoquez les rapports de domination raciale entre groupes culturels dominants et groupes culturels dominés.

Penser en terme de structures, de rapports de pouvoir et non en terme d'individus nous permettra aussi de sortir d'une vision moralisante qui culpabilise ou désigne des individus comme simplement "méchant·es". S'il faut penser en terme d'individus, c'est pour cibler des groupes d'individus qui ont une "conscience de classe", défendent leurs intérêts, et détiennent le pouvoir effectif de maintenir un statu quo en leur faveur. Il faut garder en tête que la blanchité est avant tout une condition sociale et raciale qui confère aux personnes blanches des avantages, des privilèges, des droits pour accéder à des espaces de pouvoir, de savoirs dont iels retirent des capitaux économiques, culturels, sociaux, symboliques, et à partir de là des intérêts qu'iesl défendent. Cette condition doit être pensée au sein d'un système où l'hégémonie blanche culturelle, politique et sociale garantit la reproduction des ces avantages qui n'existent que parce que d'autres catégories sociales et raciales sont désavantagées. 



Pour résumer les 3 points :

1- L’expropriation culturelle  est un acte colonial : vol, acte de dépossession et de prédation qui s'inscrivent dans une histoire coloniale.

2- L’expropriation culturelle est un acte raciste : rapports de domination raciale entre les cultures des groupes dominants et les cultures des groupes dominés.

3- L’expropriation culturelle est un acte marchand et capitaliste : les individus de groupes culturels dominants qui exproprient en retirent des avantages financiers et symboliques, tandis que les individus des groupes culturels dominés sont maintenu·es dans des conditions matérielles d'existence précaires et continuent d'être discriminé·es, stigmatisé·es, infériorisé·es.

Notes

1L'épistémicide est un terme inventé par le sociologue portugais Boaventura De Sousa Santos. Il désigne l'asujettissement et la destruction des savoirs, des cultures, des croyances, des langues subalternes.

2Le documentaire diffusé le 13 avril 2021 sur Arte "Tuer l'indien dans le coeur de l'enfant" de Gwenlaouen Le Goui  évoque la continuité coloniale au Canada entre les pratiques d'hier (séparation forcée des enfants placé·es dans des internats religieux) et les politiques actuelles qui continuent de discriminer les communautés autochtones où les femmes sont les premières victimes.
 

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