La panthéonisation de Joséphine Baker : vous reprendrez bien un peu de mythes ?


Publié le par Kim Gun

La panthéonisation de Joséphine Baker : vous reprendrez bien un peu de mythes ?

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Le mythe républicain.

On lit partout que Joséphine Baker est un modèle d’intégration et d’universalisme (deux termes que l'on ne prend jamais le temps de définir). Certain·es comme Valérie Pécresse vont même jusqu’à tweeter qu’elle n’était ni une « communautariste » ni une « indigéniste » mais « une féministe, pas une wokiste ». Vous constaterez par vous-même l’anachronisme flagrant avec lequel sa trajectoire est aujourd'hui ré-interprétée.  Qui sait d’ailleurs si Joséphine Baker ne serait pas considérée à notre époque comme une « indigéniste »? Mais il est facile de dire ce que l’on veut sur les mort·es. C’est pourquoi il me semble intéressant de voir comment est instrumentalisée cette figure qu’est Joséphine Baker.

Commençons par l’histoire du Panthéon qui d’église catholique (ex-église Sainte Geneviève) est devenu une espèce d’église laïcisée où l’on rend hommage à « des grands hommes » pour construire le fil de la mythologie républicaine depuis 1791. Le Panthéon est en soi un instrument de propagande républicaine qui s’appuie sur une vision très libérale et individuelle ne mettant en avant que des individus considérés comme « héros » de la patrie, selon des critères et des choix forcément idéologiques.



Je vois à l’œuvre derrière la panthéonisation de Joséphine Baker qui, soit dit en passant, fait consensus au sein d’un large spectre politique, y compris dans certains milieux antiracistes, une volonté macroniste de relancer un certain nombre de croyances républicaines (à commencer par celle de l'« intégration »), dans une période où ces croyances sont entrées dans une crise profonde et sont devenues creuses à force d'être invoquées à tout va sans jamais être définies clairement. Une période de crise de foi dans des valeurs comme l’universalisme qui n’a aucune réalité concrète (et qui par conséquent peut être vue partout et nulle part à la fois, en fonction de ce que dictent les circonstances), ou encore comme la laïcité qui est de plus en plus systématiquement dévoyée pour être un outil de répression islamophobe. La panthéonisation de Joséphine Baker peut dès lors être lue comme une énième tentative de réactualiser un récit républicain  autour de ces valeurs, aujourd'hui bien mal en point. Cette mise en spectacle autour du symbole « Joséphine Baker » pour faire croire que la France n’est pas raciste m’apparaît d’autant plus indécente en ces temps où la France met en place des politiques racistes et xénophobes associées à des guerres et pratiques impérialistes qui mettent à mort des centaines d’individus, à l’intérieur comme à l’extérieur de l’hexagone. 

Force est de constater pourtant qu'une grande partie d'entre nous, faute de pouvoir transformer le réel, est obnubilée par les symboles. Il en a d'ailleurs été de même pour d’autres symboles désormais peu étincelants comme Barak Obama ou Kamala Harris. Leurs actions politiques nous ont montré les limites de la représentation lorsque celle-ci est déconnectée de la réalité et des luttes des minorités raciales. Iels se sont avéré·es, à l'identique de leurs prédécesseur·es blanc·hes, être les mêmes courroies de transmission d’un système capitaliste, raciste et impérialiste : Barak Obama, champion des exécutions extrajudiciaires par drones tueurs, Kamala Harris, championne de l'enfermement de masse des personnes noires dans l’État de Californie. Qui peut donc se contenter de tels vents symboliques qui disparaissent aussi vite qu’ils sont apparus ? Quelle illusoire plus-value peut-on attendre de la consécration médiatique de telles figures dans la lutte contre le racisme ?

Autre contexte, autre portée. Joséphine Baker, la première femme noire à entrer au Panthéon, est aujourd'hui brandie comme un symbole d’intégration. Commençons par souligner que cette notion est politiquement dangereuse car elle constitue en fait une injonction à réussir et à ne rien contester de l'ordre social inégal et violent dans lequel nous sommes plongé·es. L'injonction à l'intégration passe sous silence la structuration raciste de l'ordre social républicain et rend responsables les individus les plus mal doté·es de leurs échecs. C'est également un dispositif de contrôle social : l'intégration sous-entend que « quand on veut, on peut » et que dès lors, en toutes circonstances, une bonne volonté à s'intégrer est appréciée, évaluée, jugée, questionnée, remise en cause par un groupe de personnes avec un différentiel de pouvoir supérieur. De sorte que pour la majorité des étranger·es ou des français·es d'origine étrangère, l'injonction à l'intégration signifie en permanence être remis en cause et/ou justifier leur légitimité à exister sur le territoire français.

Cet objectif d'intégration semble d'autant plus inatteignable que la France a tendance à ne consacrer que des figures qu'elle considère comme « héroïques » : résistant·es, intellectuel·les, artistes ou sportif·ves hors pair. Cela me rappelle l’histoire médiatisée de Mamadou Gassama qui en 2018, parce qu’il a escaladé 4 étages pour sauver un enfant, a été régularisé, lui qui était sans papiers. Il semblerait que cette République ne reconnaît que celleux qui accomplissent des actions « extraordinaires ». Et pour les autres alors?  En négatif de cet héroïsme se dégage la figure du séparatisme voire du terrorisme. Finalement « l’héroïsme VS le terrorisme » sont les versants d’une même médaille décernée des mains de celleux qui ont le pouvoir de distribuer les bons et les mauvais points aux immigré·es et aux racisé·es.

Derrière cette panthéonisation, on perçoit aussi les stratégies habituelles de dénégation du racisme à la française qui pointent du doigt le racisme états-unien comme pour faire oublier son propre racisme. Comme d'autres, Joséphine Baker a vécu du racisme dans le contexte de la ségrégation raciale aux États-Unis. Pour autant, il est bien trop facile de tomber dans une vision manichéenne où d’un côté les Etats-Unis seraient racistes et de l’autre la France serait universaliste et antiraciste. Certes, l’argument selon lequel Joséphine Baker n’aurait jamais eu un tel succès aux Etats-Unis est vrai. Pour autant, on peut se demander à quoi est dû un tel succès en France? Comme l'explique Maboula Soumahoro1 il peut en partie s’expliquer par l’attrait exercé par la figure des Noir·es américain·es installé·es à Paris dans les années 1920 et 1930, à une époque où pourtant, la France exerce une répression violente aux quatre coins de son empire colonial et où les « indigènes » continuent d'être exhibé·es dans des zoos humains comme lors de l'exposition universelle de 1931 au Bois de Vincennes. En ce qui concerne les femmes noires américaines, celles-ci n'échappèrent pas à l’exotisme qui régnaient dans la période de l’entre-deux-guerres. Et cela se remarque notamment en voyant quels types de spectacles fonctionnaient : ceux où certains clichés racistes sont mis en scène pour satisfaire le goût et l’attrait pour l’exotisme du public français de l’époque et la croyance en un corps noir proche de l'état de nature, dans lequel la nudité occupe une place centrale. Là encore, négrophilie et négrophobie sont les versants d’une même médaille. Même si à cette époque en France, certain·es Noir·es parce qu'américain·es comme Joséphine Baker sont accepté·es (cela reste toutefois à nuancer car son acceptation se fait dans certains milieux parisiens notamment artistiques et élitistes), d’autres resteront des « sauvages » que l’on peut exploiter, exhiber dans des zoos humains, cacher (je pense au « blanchiment » de la 2e DB du général Leclerc lors du défilé de la libération de Paris), voire tuer en toute impunité (comme ce fut le cas lors du massacre des tirailleurs sénégalais à Thiaroye en décembre 1944). De nos jours encore, cette différence persiste entre les « Blacks » cool et les Noir-es « sauvages » et dangereux.

La panthéonisation de Joséphine Baker : vous reprendrez bien un peu de mythes ?


Le mythe de l’adoption comme acte non raciste et généreux.

Joséphine Baker s’est révélée être une artiste au point de mettre en spectacle sa propre famille qu’elle appelle sa « tribu arc-en-ciel » (du Benetton avant l’heure). En tout cas, Joséphine Baker a contribué à populariser l’adoption internationale et transraciale dans les années 1950 et 1960, ce qui a eu des incidences sur l’augmentation du nombre d’adoptions en France. On parle même d’un « syndrome Joséphine Baker » chez certain·es adoptant·es éprouvant le désir de se mettre en scène et performer leur rôle de sauveurs d’enfants.

Joséphine Baker avait beau être noire, elle n’en demeure pas moins une femme occidentale qui a profité non seulement de ses privilèges en tant qu’occidentale (au détriment de femmes et de familles non occidentales) mais aussi de sa célébrité pour adopter 12 enfants, en allant jusqu’à profiter de passe-droits allant à l’encontre des politiques d’adoption dans certains pays (comme ce fut le cas en Finlande où l’adoption internationale est interdite). Aucun article que j’ai lu et qui traite de ce sujet ne remet en cause la vision du sauveur prônée par Joséphine Baker qui passe pour une personne généreuse et altruiste alors qu'elle a, de fait, séparé 12 enfants de leurs familles et/ou de leurs cultures d'origine. Tous les articles que j’ai lus présentent ces adoptions comme des actes d’amour philanthropiques ayant pour but de mettre en œuvre une « fraternité universelle » autour de sa personne. On baigne complètement dans les mythes.

Je suis tombée sur un article intitulé « La tribu de Joséphine Baker » paru dans le Point culture (29/11/21). Cet article est écrit avec une telle désinvolture par le journaliste François-Guillaumin Lorrain dont la manière d’écrire dégagée et légère révèle en creux l’absence de questionnements sur les comportements toxiques qu’a pu avoir Joséphine Baker en tant que mère adoptive. En lisant entre les lignes de cet article, je me rends compte que Joséphine Baker adoptait des enfants comme on adopterait un chien ou un chat dans un magasin. Par exemple, on apprend  qu’elle a adopté un de ses enfants dans un orphelinat d’Alger qu’elle venait visiter : « ce soir-là, quand Joséphine visite l’orphelinat algérois, il fut, nous confie-t-il, le seul des bébés à ne pas dormir et à la regarder. Adjugé. Brahim devient Brian. ». Un peu comme un enfant qui souhaite adopter un chien et qui dans le magasin choisit l’animal qui le regarde…

De plus, en matière d'éducation, elle semblait vouloir tout contrôler et décider à la place de ses enfants, quitte à leur assigner à chacun·e une religion différente. Selon Brian «  décrété musulman par Joséphine » : « Elle nous avait attribué une religion а chacun en nous laissant libres quand nous serions adultes. » Elle a également menti sur les origines de certain·es de ses enfants. Ce fut le cas d’une de ses filles : « Stellina, la douzième et dernière, adoptée en 1964, a peut-être le destin le plus singulier. Elle naît aux Milandes, où une amie de Joséphine est venue cacher sa grossesse. Il s’agit d’une princesse marocaine, mais pour protéger son anonymat, sa mère adoptive ne lui révélera pas ses origines, la faisant passer pour une Italienne. C’est par hasard, bien plus tard, que Brian, discutant lors d’une soirée à New York avec un producteur ami de sa mère, apprendra la vérité, qu’il partagera avec l’intéressée, qui est allée vivre en Italie, près de Venise. » A un autre de ses fils nommé Moïse, elle lui fait croire qu’il venait d’Israël, ce qui était totalement faux. Et tout ça pour quoi ? Pour donner un vernis international à sa « tribu ». On voit bien là la mise en spectacle de sa propre famille.…
Dernière chose terrible, Joséphine Baker alla jusqu'à rejeter un de ses fils en raison de son homosexualité car elle craignait qu’il ne « contamine » ses frères.

Comment peut-on trouver ce fonctionnement familial sain ? Comment peut-on continuer à encenser un tel modèle familial dans les médias sans jamais le questionner ? Pour moi il est tout sauf normal de présenter cette famille comme un modèle d’amour et de « fraternité universelle ». Je n’y vois que des comportements toxiques, malsains ainsi que des rapports de domination adultistes qui ont certainement eu des répercussions sur la construction identitaire de ces personnes adoptées. Et tout cela au service d’une mise en spectacle (orchestrée par Joséphine Baker elle-même) du mythe de la sauveuse occidentale aisée qui peut se permettre d’adopter 12 enfants qu’elle élève dans un château. Encore une fois je dirai que la symbolique du conte de fées doit cesser car elle nous empêche d'accéder au réel. Elle ne peut durer car elle finira toujours par s’effriter au contact du réel. Mais encore faut-il avoir conscience de cette réalité en évitant de se laisser berner par la dimension symbolique des cérémonies et des mythes que celles-ci réactivent.

 

 « Joséphine Baker au Panthéon: un choix qui interroge? » Interview de Maboula Soumahoro donnée à TV5 Monde le 29 novembre 2011 pour le blog « Terriennes ».

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Publié dans Articles, adoption

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