Racisme Famille Patrie

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Prélude en poésie...

« Racisme Famille Patrie » :
Trois mots qui se suivent. 
Trois mots qui me poursuivent.
Trois mots tels des points
, forts ou faibles, en fonction du point de vue.
Trois mots qui dessinent des lignes sur mon segment de vie.
Trois mots,
    
trois fétiches,
      trois monuments aux traits grossi(er)s qui avalent de leur ombre les zones grises de ma     silhouette.

Trois mots qui traversent, mystifient, harcèlent, morcellent, musellent.
Trois mots qui se font écho
    et résonnent telle une devise que l’on tente d’enterrer…
          en vain

 

Partie 1

J’ai choisi ces trois mots non seulement pour leur portée symbolique lorsqu’ils sont pris un par un, et parce que chacun à sa manière a impacté ma vie. C’est ce que j’évoquerai dans la deuxième partie de cet article. Je les ai aussi choisis pour leur signification historique et politique car, mis ensemble, ils font écho d'une certaine manière à la devise « Travail, Famille, Patrie » du régime de Vichy qui portait fièrement ces valeurs. Cette période de l’histoire est souvent perçue voire brandie aujourd’hui comme les "plus sombres années de la France au 20e siècle". Est-ce pour autant vrai ?

Arrêtons-nous un instant sur cette formulation « plus sombres années du 20e siècle ». Qui est donc l’énonciateur ? N’est-ce pas là l’affirmation d’un point de vue franco-centré ? Le même qui énonce fièrement un récit national cherchant à occulter cette période de collaboration en entretenant l'image d'une France résistante (notamment à travers des films comme « La Grande Vadrouille » ou « Papy fait de la résistance » rediffusés depuis tant d'années à la télé comme pour nous marteler la mémoire à coups de récits mythiques et idéologiques refaisant et enjolivant l'histoire). Cette période de 5 ans, en plus d'être remplacée par toute une mythologie, tend à être comme séparée de l'histoire de France, comme hors-du-temps, pour laisser la place aux belles histoires, celles que l'on préfère entendre pour conforter une arrogance issue des Lumières et des discours zombifiés (plus morts que vivants) portés sur le « pays des droits de l'homme » (bourgeois cis blanc hétéro…faudrait-il ajouter). Or, cette période pétainiste est tout sauf anhistorique.


Situer dans la chronologie de la barbarie coloniale.

Cette période a un avant comme en parlent très justement, et chacun·e à leur manière, Aimé Césaire dans son « discours sur le colonialisme » (1950), Malcom X lorsqu’il déclare après l’assassinat de Kennedy que la violence de l’homme blanc s’est finalement retourné contre lui, ou Rosa Amelia Plumelle-Uribe dans son livre La férocité blanche, des non-blancs aux non-aryens. Génocides occultés(éd Albin Michel, 2001) dans lequel elle explique la continuité de la violence esclavagiste et coloniale exercée à l'extérieur du continent européen qui, par un retour de boomerang, se retrouve sur le territoire européen durant la Seconde guerre mondiale. Ce qui apparaît comme le summum de l’horreur aux yeux des Français·es et des Européen·nes, avait déjà lieu depuis des décennies dans les colonies. La barbarie n’est donc reconnue comme telle uniquement lorsque de telles atrocités ont lieu sur le territoire européen. Lorsque celles-ci sont commises ailleurs, cela a beaucoup moins d'importance. Comme dit le fameux proverbe : « loin des yeux, loin du cœur »  et donc loin de l'empathie2, hélas !3

Cette période s’étalant sur cinq années d’occupation, loin d’être hors-du-temps, a aussi un après, celui des guerres de décolonisation, des politiques coloniales de la FrançAfrique, des guerres impérialistes menées aux côtés des Etats-Unis, du racisme d'Etat exacerbé à l'heure actuelle à l'égard des personnes racisées et en particulier des communautés musulmanes, rroms, noires et arabes en France.

La continuité historique s'exprime également au niveau des symboles transmis. Pensons aux valeurs sacralisées sous la forme de « fêtes officielles » encore célébrées de nos jours comme la fête des mères inaugurée sous Pétain. D’ailleurs, cette fête traditionaliste pro-famille hétéronormée commence à être remise en question. Certain·es activistes demandent que cette journée soit rebaptisée « journée de lutte pour les droits des mères et des parents issus de minorités de genre » (tribune à lire ici).

L'expression «  les plus sombres années de l'histoire de France au 20e siècle » semble donc toute relative voire complètement injustifiée au regard de cette continuité historique et idéologique. Il serait même malhonnête intellectuellement de prétendre décrocher cette période historique de la ligne du temps français. Désignée comme a-typique par un certain déni républicain, cette période se révèle finalement dans les faits ô combien typique des pratiques françaises coloniales et « sauvages » pour reprendre les termes employés par Nguyen Ai Quoc dans « Le procès de la colonisation française  » (chapitre 5  : les civilisateurs, 1924)  : Lorsqu'on a la peau blanche, on est d'office un civilisateur. Et lorsqu'on est un civilisateur, on peut commettre des actes de sauvage tout en restant le plus civilisé.

La sauvagerie civilisée, ou pour le dire autrement, la violence comme arme de domination civilisationnelle et capitaliste fait partie intégrante du logiciel de la nation française. La nation française depuis la fin du 18e siècle s'est construite depuis le point de vue hégémonique occidental sur une opposition violente et binaire du « eux » contre « nous ». L'idée de « nation »  telle qu'elle se consolide dans le dernier tiers du 19e siècle repose sur un paradigme ethno-nationaliste et plus largement sur une opposition entre une civilisation occidentale conquérante et des « autres » à civiliser. Ces autres, « eux », altérisés, infériorisés, animalisés, fétichisés, essentialisés, figés dans le temps, sans histoire, ces corps étrangers au corps de la nation, et dont on exploite les terres, les ressources, les corps, la force de travail jusqu'à leur anéantissement. Cet épuisement des terres, des ressources, des corps, des esprits a laissé des traces et des séquelles au point de traverser le temps et les espaces, tout en s’immisçant jusque dans nos vies, nos esprits et nos corps. 

Voilà pourquoi ces mots « racisme, famille, patrie » qui résonnent telle une devise nationale résonnent aussi en moi d’une manière particulière. Ce ne sont pas que des mots. Je les ai vécus et les vis toujours d'une certaine manière dans ma chair et dans mon cheminement identitaire d'adoptée transraciale.

 


Résumé de La Férocité blanche, des non-blancs au non-aryens. Génocides occultés :
" la traite des Noirs, la conquête de l'Amérique, l'occupation de l'Afrique ont profondément modifié les rapports des Européens aux autres. Le pas entre différence et supériorité a vite été franchi. La hiérarchisation raciale illustre la débâcle morale de l'Europe. Le nazisme, en transposant des non-Blancs aux non-Aryens cette dévaluation des êtres dits «  inférieurs  », a commis le crime impardonnable de porter au coeur du monde européen une férocité jusqu'alors réservée à d'autres continents."

Par empathie, je m’inspire de la définition que propose Djamila Ribeiro dans son livre  Petit manuel antiraciste et féministe (éd. Anacaona, 2020) : « On parle beaucoup de l’empathie, du fait de se mettre à la place de l’autre, mais l’empathie est une construction intellectuelle, éthique et politique. Lorsque vous aimez quelqu’un faisant partie d’un groupe minoritaire, il convient d’appréhender sa condition pour pouvoir, de fait, prendre des actions pour combattre les oppressions dont cette personne aimée est victime. C’est une posture éthique : questionnez vos propres actions au lieu d’utiliser la personne aimée comme un bouclier. L’écoute est pour cela fondamentale » (p. 85)

On a vu ressurgir cette empathie à deux vitesses à l’occasion du conflit en Ukraine. La proximité géographique ainsi que la proximité raciale et supposée culturelle de l’Ukraine (mais aussi parce que l’ennemi est la Russie) a suscité une vive émotion chez de nombreux Européen-nes pris·es soudainement d’une envie de venir en aide aux réfugié-es ukrainien-nes en qui finalement iels se reconnaissaient en tant que blanc·hes et européen·nes. Dès lors que la violence revient sur le sol européen, refonctionne le processus d'identification : « cela aurait pu être nous ». On a vu se mettre en place partout en Europe un deux poids deux mesures notamment de la part des institutions (bourse d’études financées pour les étudiant·es ukrainien·nes à Oxford) et des politiques (transports gratuits en France), et ce alors que ces mêmes politiques laissent mourir dans l’indifférence la plus totale, aux frontières de la forteresse européenne, d’autres exilé-es, parce que né-es dans un pays trop lointain (géographiquement, racialement et culturellement). Loin de moi l’idée de dévaloriser cette solidarité européenne née spontanément, et sous le coup de l’émotion. Ce que j’y vois, c’est surtout l’injustice qui s’en dégage : certain-es migrant-es ont plus d’humanité et de droits que d’autres en raison de leur race et de leur origine. 

 


Partie 2

Comment cette trinité a-t-elle résonné dans ma vie ?

Racisme.

Commençons par le racisme. J'ai grandi dans une ville moyenne du Nord de la France parmi des personnes blanches. En tant qu’adoptée transraciale d’origine sud-coréenne, je ne suis pas descendante de l’immigration post-coloniale. Pour autant, les stéréotypes raciaux construits par l’Occident notamment au moment de la colonisation de l’Asie s’appliquent à ce que j’ai pu vivre. Et aussi loin que remontent mes premiers souvenirs, j'ai l'impression d'avoir toujours vécu du racisme, en particulier dans les espaces publics. Je me faisais régulièrement appeler « chintok »,  « bol de riz », « la chinoise » et j’en passe. Avec mon regard d'adulte, je perçois avec un certain recul toutes ces micro-agressions4 que je considère désormais comme utiles car elles m'ont permis de m'affirmer. Est-ce par instinct de survie ? En tout cas, je ne voulais plus subir ni me laisser faire sans rien dire. J’ai donc appris à me défendre. Des pleurs, je suis passée à la contre-attaque verbale puis politique. Quelque part ces expériences de racisme ont donc bon gré mal gré structuré une partie de mon identité.


Famille.

Ce racisme, je l'ai aussi vécu et perçu au sein de ma famille blanche. Ce qu’on appelle le « racisme intra-familial » est un racisme encore peu évoqué. Et pourtant il existe. Je ne suis pas la seule adoptée ni personne métisse élevée par un ou des parents blancs à l'avoir vécu. Je pense même parfois que les situations de racisme intra-familial que j'ai vécues sont relativement soft comparées à d'autres expériences vécues par des ami·es ou des personnes que je connais. Pour autant, je ne ferai pas semblant que ce racisme n'a pas existé. Je ne tomberai pas dans le piège d'une mythologie familiale mettant les problèmes sous le tapis. Je n’ai aucune honte à évoquer la fois où ma grand-mère maternelle a arraché les boucles d’oreille de ma mère que je portais le jour de Noël car elle ne supportait pas de les voir sur moi. J’avais 7 ou 8 ans. Un peu plus tard, adolescente, je retrouve une photo de famille dans la chambre de mon frère où je vois mon nez et mes yeux entourés au feutre avec écrit « gros nez, petits yeux ». Pour en avoir reparlé avec mon frère, ce dernier ne s’en souvient plus. A l’époque il était en couple avec une fille que je soupçonne d’être à l’initiative de ce gribouillage raciste. Je pense également que mon frère y a participé d’une manière ou d’une autre, et je pense aussi qu’il est plus facile de ne pas se souvenir lorsqu’on est du côté de l’agresseur.  Je n’ai aucune honte non plus à dire que mon père était raciste (le racisme étant un fait social et non une insulte) et qu’il tenait des propos négrophobes, antisémites et islamophobes.

Il me semble important de dénoncer ce racisme qui au même titre que d'autres agressions intra-familiales (comme les maltraitances infantiles ou la pédocriminalité) demeurent encore et toujours des sujets tabous.

Finalement, cette mise sous silence consentie ramène à une question relative aux pouvoirs au sein de la famille : qui a le pouvoir de raconter les histoires familiales ? Qui a le pouvoir d'imposer son regard et sa norme de fonctionnement ? La famille ne fait pas exception à la règle. En tant qu'espace de pouvoirs et de dominations (notamment patriarcales), il est important de questionner son fonctionnement et ses failles, mais aussi notre place, notre rôle voire notre responsabilité au sein de cet espace familial.


Patrie.

Le dernier mot de la devise est « patrie » qui signifie deux choses : soit le pays auquel on se sent appartenir, soit le pays dont on est originaire. Ce mot est très complexe pour moi qui suis adoptée transraciale née en Corée du Sud. Ce mot « patrie » a résonné en moi de manières très différentes selon les périodes de ma vie. A une certaine époque, j'étais clairement une patriote française. Je ressentais une reconnaissance très forte à l'égard de la France pour m'avoir accueillie et « sauvée » d'une vie supposée misérable en Corée du Sud. Et de ce fait je rejetais mon pays d'origine car je considérais que celui-ci m’avait rejetée. Ce patriotisme était tellement fort quand j’étais enfant que je me sentais le devoir d’accomplir de grandes choses au nom de la France, en pensant que mes actions, si elles étaient vertueuses, rejailliraient sur l’image de la France. Un peu comme une ambassadrice représentant la France et qui aurait pour mission de montrer à quel point ce pays est accueillant… J'étais complètement à la merci des mythes idéalisant l'adoption internationale (comme celui d’avoir été sauvée d’une vie misérable) et d’une autre manière j'étais aussi aliénée par les mythes républicains français.

Le rapport à la patrie ou plutôt aux patries (de naissance et d'adoption) quand on est adopté·e à l’international s'apparente à un chemin fort sinueux fait d'allers et de retours, de déclics et de dénis. Ce rapport évolue donc en fonction des temporalités de chacun·e, en fonction de la vision que l'on a de notre propre adoption à un instant T.  Et désormais je me trouve dans une temporalité où j'ai cessé d'être patriote à l’égard de la France. Mais je pense encore l’être d’une certaine manière à l’égard de la Corée du Sud. Ce n’est pas pour rien que le drapeau sud-coréen est accroché chez moi, tel l’emblème d’un pays peut-être encore fantasmé par certains aspects. Non pas idéalisé car j’ai conscience des travers de ce pays, et de sa responsabilité dans l’envoi de plus de 200 000 enfants à l’étranger (en 1986, au regard des chiffres, on peut considérer qu’en moyenne un enfant par heure était envoyé à l’étranger). Mon patriotisme sud-coréen est bancal, partiel et peut-être même uniquement émotionnel car il s’accommode de mon désir de reconquérir la partie de moi dont j’ai été dépossédée. Il prend racine dans l’attrait de la cuisine, de la culture et peut même susciter des émotions assez fortes. Mais ce sentiment patriotique s’arrête là où commence mon jugement rationnel et critique sur l’histoire et les politiques sud-coréennes menées notamment en matière d’adoption.


Patriotisme familial.

Au même titre que le patriotisme existe à l'égard d'un pays et repose aussi sur une identité et un récit national construit, il existe selon moi un patriotisme familial qui active les mêmes mécanismes de reconnaissance, de loyauté et de sentiment d'appartenance à un groupe familial qui lui aussi édicte ses propres règles et sa propre mythologie toujours du point de vue de celleux qui ont le pouvoir de faire, de parler et d'être écouté·e. Ce patriotisme familial est à double tranchant. Si l'on adhère pleinement à ses règles, ou si l’on occupe une place avantageuse de pouvoir, il peut être source de liberté, de confiance en soi, de bien-être lié au fait d'appartenir à un groupe que l'on espère indéfectible. Mais, dans le cas contraire, il peut aussi priver de liberté, provoquer des états anxieux voire dépressifs, et être un obstacle à la libération de la parole de celleux qui le subissent en imposant à l'intérieur de la famille un chantage à la loyauté familiale/patriarcale. Les impacts du patriotisme patriarcal familial varient donc en fonction du rôle et de la place que l'on occupe dans l'espace familial. Il varie aussi en fonction du degré d'acceptation des règles familiales. Plus elles sont intériorisées et acceptées comme légitimes, ou alors tant qu'elles sont perçues comme utiles pour les intérêts de celleux qui en bénéficient, moins le patriotisme familial sera questionné ou remis en cause. Et c'est lorsqu'il perdure sans l'ombre d'un doute que le patriotisme familial révèle sa plus grande force d'inertie. Il est l'une des raisons pour lesquelles certains sujets ou problèmes sont considérés comme tabou et mis sous le tapis plutôt que posés bien en évidence sur la table des discussions familiales.


Familles choisies.

S’il nous est impossible de trouver du réconfort, de l’écoute et de l’empathie dans nos espaces familiaux (subis), il nous faut donc les trouver ailleurs. C’est à nous de construire nos propres espaces de vie, d’entraide, de luttes. Mon expérience d’adoptée m’a permis de ne pas voir le lien familial comme un lien biologique. Je considère ainsi toutes celleux que j’aime comme des membres de ma famille. Je pense également être à mon tour membre de familles que j’ai choisies, notamment des familles d’adelphes, militant·es ou non.

Lorsque j’avais 17 ans mon père m'a posé la question suivante : « quel est le sens de la vie ? » A l’époque, alors que je m’adonnais avec une certaine joie intellectuelle aux questionnements philosophiques, je prenais cette question comme un défi. Mais je percevais également l'enjeu autour de cette question qui était tout sauf anodine pour mon père. Je remarquais aussi dans son regard que ses attentes vis-à-vis de ma réponse étaient grandes. 

Je lui ai dit que je comprenais le mot « sens » du point de vue du signifiant, du contenant. A l’époque, je voyais le sens de la vie un peu comme un sac à remplir de choses qui nous semblaient importantes. Au plus il serait rempli d’affaires, d’actions, de projets ayant de la valeur à nos yeux, au plus notre vie aurait de sens. Malgré cela, j’avais le sentiment de ne pas avoir totalement répondu à la question posée par mon père qui, étant profondément rongé par le poids de ses regrets, s’interrogeait en fait sur le sens de sa propre vie. Et ce n’est que plus tard qu’une autre définition du sens de la vie m’est apparue. Il s’agit du « sens » comme une direction, une trajectoire, un chemin que l’on choisit d’emprunter. Le sens de la vie n’est pas rectiligne. Il est sinueux, fait de détours, de demi-tours, de contresens. Notre vie a du sens quand ce sens nous amène à des buts, des objectifs qui, pour être atteints, requièrent des choix qui guideront notre trajectoire de vie. Comme tout choix implique des renoncements, il est important de faire les bons choix qui baliseront le chemin vers les destinations que nous souhaitons atteindre.

Aujourd’hui je saurai dire à mon père pourquoi ma vie a du sens. Lui qui, dévoré par ses regrets comme celui de ne pas avoir pu mener une vie de musicien-artiste, s’est résigné à mener une vie dénuée de sens et absurde à ses yeux ; celle d’un père de famille bien rangée et normée qu’il a au fond toujours rejetée. Lui qui, lors de sa fête d’anniversaire pour ses 40 ans, tirait une gueule de 6 pieds de long. J’avais à peine 5 ans, mais ce souvenir reste gravé en moi tel un stigmate qui me rappelle l’image de l’adulte que j’ai toujours refusé d’être. C’est un souvenir qui se ravive d’autant plus à l’heure où je me trouve moi-même au seuil de mes 40 ans.


L'amour comme moteur de lutte.

A mon père aujourd’hui décédé, je dirai que le sens de ma vie, c’est de lutter. Mon objectif est révolutionnaire. Par quel moyen ? L’amour. Plus particulièrement une éthique de l’amour. Aimer ne consiste pas qu’à ressentir de l’affection pour une autre personne. Pour reprendre les termes du philosophe Jankélévitch, l’amour c’est « la préférabilité d’autrui », c’est savoir mettre autrui avant soi, c’est réussir à dégonfler son ego pour faire de la place à l’autre, et in fine penser au-delà de soi-même pour penser et agir collectivement.

Pourquoi l’amour est-il une force réellement révolutionnaire ? A l’heure où l’idéologie capitaliste met en avant un égoïsme voire un narcissisme qui considère le monde et les autres comme une extension de soi, l’amour est selon moi la seule force qui pourra venir contrecarrer cette manière d’être qui consomme, utilise et considère les autres comme des objets (satisfaisant nos désirs, nos envies, nos plaisirs, nos intérêts). Dans une société qui repose sur une compétitivité malsaine, l’autre n’est vu que comme une ressource, un moyen pour atteindre ses propres buts. Et lorsqu’il ne nous est plus utile, ou lorsqu’il s’avère gênant, on cherche à le détruire. C’est pourquoi nous vivons dans un monde où finalement la haine de l’autre prévaut. C’est en raison de ce darwinisme social et de cet ethos de la consommation qui finit par devenir une consomption de l’autre, que l’amour requiert des efforts au quotidien ; il est un éternel recommencement toujours en acte. Nos actions bienfaisantes et aimantes ne le sont que l’espace d’un instant et demandent sans cesse d’être renouvelées pour mettre en pratique cette éthique de l’amour, et lui donner une profondeur mais aussi une réalité toujours en mouvement. Aimer, c’est parvenir à agir de manière humble, honnête, solidaire, désintéressée, juste, en étant dans le soutien communautaire, l’écoute, et le soin (care) au sens large5. Voilà en quoi l’amour me semble révolutionnaire car il est par essence inutile et donc anticapitaliste.

Mais faire la révolution seule serait vain. J’ai donc espoir dans les familles qui militent, qui résistent et qui mènent des luttes collectives qui portent en elles les germes (même utopiques) de projets de société plus justes pour tous·tes.

Il existe plusieurs manières de lutter. Ecrire en fait partie. C’est un acte solitaire dans son processus de création mais dont la finalité est susceptible de créer de nouvelles familles pour celleux qui auraient envie de continuer la lutte à leur manière. Je me suis rendue compte du potentiel rassembleur de l’écrit en particulier depuis la sortie de mon essai en mai 2021. Beaucoup de personnes adoptées m’ont dit s’être reconnues dans cet écrit et m’ont remercié d’avoir mis des mots sur leur vécu mais aussi de leur avoir procuré des outils pour comprendre un système. Je remercie toutes ces personnes pour leurs mots, leur sincérité et la confiance portée à mon égard lorsqu’iels m’ont fait part notamment de leurs vécus, de leurs failles mais aussi de leur volonté de colmater leurs blessures.

Je pense que l’une des raisons pour lesquelles nous fondons des familles est que nous sommes mu·es par une volonté de transmettre (des valeurs, des idées, etc).  Avec cet essai, j’ai essayé de jouer le rôle de courroie de transmission en partageant ce que j’avais appris grâce à mes rencontres (qu’il s’agisse de personnes ou de lectures). Et j’essaie de continuer la lutte à ma manière avec les familles que j’aime et que j’ai choisies. C’est loin d’être facile tous les jours, c’est même parfois exténuant… mais je continue cette lutte pour plus de justice, en particulier pour les plus jeunes générations. Je continue malgré les difficultés rencontrées et les rapports de force en notre défaveur, car c’est la lutte qui me fait sortir de l’absurdité ambiante en balisant mon chemin de vie. Et l’amour en est le ciment.

 


Ce terme, conceptualisé en 1970 par le psychiatre américain Chester Pierce, désigne des propos, des comportements et des représentations apparemment banals qui s’avèrent négatifs et racistes. Pierce les classe en trois sous-catégories : les micro-attaques, les micro-insultes et les micro-invalidations. Le terme « micro » ne minimise pas ces agressions mais tend à les définir sur un plan interindividuel, tandis que « macro » fera référence aux violences institutionnelles par exemple. Je pense que la différence entre « micro » et « macro » est toutefois discutable. A quel point ne se joue-t-il pas du « macro » dans les interactions interindividuelles, et à quel point également l’individuel ne joue-t-il pas un rôle dans les violences institutionnelles ? Je laisse la question ouverte.

Je conseille vivement la lecture de « All about Love » de bell hooks.

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